Franck, Ludovic, Flavien, Jacques, Mickael et Djamel sont des salariés comme les autres. Tous handicapés, ils travaillent au sein de l’entreprise adaptée GCAT, spécialisée dans la brosserie et les produits d’entretien. Après avoir bénéficié d’un processus de « validation des acquis de l’expérience » (VAE), ils ont été les premiers en France à recevoir un Titre professionnel attestant de leurs compétences. Retour sur une démarche volontariste en compagnie de Michel Franchitti, adjoint de direction et chargé des relations sociales de GCAT. Cet ancien éducateur spécialisé a d’abord travaillé au sein de l’association OVE qui gère une cinquantaine d’établissements et de services médico-sociaux en Rhône-Alpes, avant d’entrer chez GCAT où, depuis 1995, il assure l’accueil des travailleurs handicapés, la mise en œuvre de la formation et le suivi social.
H. : Pouvez-vous, en quelques mots, définir ce qui caractérise GCAT ?
Michel Franchitti : Nous fabriquons tout ce que nous vendons, à l’exception des produits de papeterie, qui ne sont pas fabriqués mais conditionnés, transformés ou reconditionnés avant commercialisation. Adhérente à l’UNEA (Union Nationale des Entreprises Adaptées), GCAT est donc une véritable entreprise industrielle placée sur le marché de la concurrence, dans le secteur général comme dans le secteur adapté. Etre positionné dans l’économie de marché implique de ne proposer que des produits de qualité. Aucun de nos produits n’est disponible en grande surface et nous pratiquons, via un réseau de commerciaux qui couvre toute la France, la vente directe, aux particuliers comme aux entreprises et aux administrations.
H. : Vous avez le statut d’entreprise adaptée ? En pratique, cela signifie quoi ?
M.F. : Nous avons 80% de travailleurs handicapés et 20% de valides. Trente-et-un TH et trois RTH en milieu ordinaire. GCAT est agrée comme entreprise adaptée, aujourd’hui intégrée au milieu ordinaire de travail. Contrairement aux ESAT qui relèvent du Médico-social.
H. : L’application de la Loi de 2005 a-t-elle eu des conséquences pour vous ?
M.F. : Du fait du nouveau calcul des Unités, certaines grosses entreprises qui étaient en règle avec la loi avec l’ancien calcul, ne le sont plus et nous avons constaté un accroissement de leur collaboration avec le secteur protégé et avec nous, par conséquent. Pour les entreprises clientes, nous effectuons pour chaque achat, le calcul des unités bénéficiaires en rapport avec le montant de la facture et nous fournissons à nos clients un calcul à l’année, qui leur permet de se mettre en règle avec l’obligation d’emploi des Travailleurs handicapés.
H. : Parlez-nous de la démarche de formation engagée au sein de GCAT.
M.F. : Nous travaillons beaucoup avec des jeunes sortant d’établissements spécialisés et certains ont un niveau d’études proche du CM1 voire CP Nous avons donc embauché un instituteur qui assure les séances de formation pour les salariés volontaires. Il s’agit bien sûr d’une formation généraliste qui associe la formation scolaire à la pratique quotidienne et à la vie en société. Cela va des questions de santé à l’étude de la géographie, qui permet aux salariés de mieux participer à la vie de l’entreprise en comprenant mieux son fonctionnement sur le territoire. Pour ce faire, nous disposons d’une salle de formation, avec ordinateurs et connexion à Internet. Certains de nos salariés bénéficient aussi des formations extérieures, certains recrutements se faisant après contrat de qualification en alternance, avec embauche à la clé (tous les salariés de GCAT sont en CDI).
H. : Est-ce que les volontaires sont nombreux ?
M.F. : Douze salariés suivent actuellement les cours, qui ont lieu une fois par semaine, le jeudi matin et sont délivrés par une formatrice professionnelle. C’est ce qui nous a amené à envisager la VAE. Il existait déjà quelque chose de similaire à travers l’évaluation de capacités que nous menions auparavant en collaboration avec l’ADAPT. En 2009, nous avons mis en œuvre une formation pour six de nos ouvriers travaillant en production machine. Après un entretien préalable avec un psychologue de l’AFPA destiné à la fois à la vérifier les capacités de chacun et à rassurer les personnes, la formation s’est déroulée sur une durée de huit mois à l’issue desquelles les salariés se sont présenté au diplôme d’Etat. Six ont été reçus.
H. : Quel niveau ce diplôme sanctionne-t-il ?
M.F. : A l’issue de la formation, les personnes ont à peu près le niveau CAP, dans une compétence professionnelle ciblée. Une personne peut être très compétente sur une machine malgré un niveau scolaire faible, voire inexistant au départ. Ce diplôme peut également constituer une sorte de passeport pour une embauche à l’extérieur, dans une entreprise du milieu ordinaire.
H. : Justement, les diplômés ont-ils tendance à quitter l’entreprise adaptée ?
M.F. : Sur les six diplômés, aucun ne veut partir. Même si les ateliers protégés devraient être normalement une étape vers le secteur ordinaire, des freins demeurent. Ici, nous offrons aux ouvriers des salaires décents, un treizième mois et une prime d’assiduité. Ils disposent d’un Comité d’Entreprise, de chèques vacances et de tickets restaurant, toutes choses qu’ils ne trouveraient probablement pas à l’extérieur, malgré des compétences reconnues. Il faut aussi être franc, nous ne souhaitons pas vraiment les voir nous quitter, du fait de leurs compétences ! Deux personnes préparent pourtant actuellement leur sortie. Il s’agit pour eux d’échapper à l’étiquette « TH », travailleur handicapé. L’une d’elles est un ancien salarié de chez Castorama qui est gravement handicapé suite à un accident. Ebéniste de métier, il a un projet de retour vers le travail du bois avec spécialisation dans une activité artistique sur des meubles anciens. Nous travaillons avec les Compagnons du Devoir, la chambre des métiers, et nous étudions ce qu’il est possible de faire. La démarche ? Trouver un stage en entreprise et tenter de l’y faire engager ! Si l’on trouve une convention de stage avec embauche garantie et si la personne convient, celle-ci pourra garder son statut de TH et l’entreprise y gagnera par rapport au taux obligatoire d’embauche imposé par la loi. Nous travaillons aussi avec Cap Emploi, mais pour l’instant, sans trop de résultats.
H. : La démarche VAE va-t-elle se pérenniser
M.F. : Six autres personnes vont être proposées afin de suivre une formation, cette fois dans le domaine de l’expédition, de la logistique et de la préparation des commandes. Se déroulant sur l’année 2010, cette formation durera sept à huit mois. De source AFPA, nous sommes les premiers à avoir mené ce type d’action et nous sommes souvent sollicités pour parler et expliquer notre démarche. -(Supprimer le passage sur les ESAT). Dans le cadre d’entreprises adaptées, cela peut représenter le moyen de faire bouger les gens en leur donnant les moyens d’une reconnaissance (pas seulement interne) de leurs compétences. Nous n’avons cependant pas lancé cette démarche pour faire partir les gens, car il y aura toujours des personnes trop handicapées pour trouver un poste en milieu ordinaire.
Ainsi, parmi les six prochains stagiaires, il y a une personne malvoyante, atteinte d’une maladie évolutive qui va la mener jusqu’à la cécité. Il est certain qu’elle a peu d’avenir dans le milieu ordinaire… ici, après formation dans un centre spécialisé pour personnes mal voyantes ou atteintes de cécité complète,, elle aura un poste adapté en papeterie et travaillera sur filmeuse. Nous avons déjà eu ce cas, et la personne est aujourd’hui sur un poste adapté, à son handicap.
H. : Comment se passe le recrutement de nouveaux employés ?
M.F. : Chaque année, nous recrutons en moyenne une personne handicapée. La dernière, un jeune âgé de vingt ans, qui vient de la Fondation Richard, et orienté en ESAT Hémiplégique, il a un faible niveau scolaire et va travailler dans le cadre du dispositif PASSMO* (Passerelle pour le milieu ordinaire) mis en place avec OVE, OHE et l’APAJH. Il s’agit d’un dispositif qui permet aux entreprises d’embaucher des personnes handicapées en bénéficiant d’aides importantes de l’Agefiph et de l’état pendant une période de trois ans, des aides constantes qui s’adressent à des personnes sortant d’ESAT. (Voir encadré)
* Pour plus d’informations : www.passmo.org
Une longue histoire
GCAT (Groupement Coopératif des Aveugles Travailleurs) a vu le jour en 1954. Créée par François Gerber, lui-même aveugle, c’est d’abord une petite entreprise de cinq à six salariés, aveugles et malvoyants. Tournée vers la brosserie fabriquée à la main, elle travaille aussi un peu en sous-traitance pour d’autres entreprises. Reprise dans les années 70 par un nouveau gérant, elle prend un nouvel essor, passant à dix, puis quinze salariés, pour en employer aujourd’hui trente-deux, tous handicapés.
A la même époque, GCAT s’associe à l’entreprise Flavien de Lunéville, , qui fabrique des produits d’entretien et d’hygiène (savons, lessives, parfums…). Les deux entreprises sont parfaitement complémentaires puisque nombre de leurs clients étaient communs et la création d’un service unique d’expédition, situé à Décines, au sein de GCAT permet une optimisation et une meilleure rentabilité. Rassemblées dans le cadre d’un GIE (Groupement d’Intérêt Economique), elles se confrontent aux plus grands du marché de la propreté et de l’entretien.
Aujourd’hui l’entreprise GCAT est installée dans de nouveaux locaux, plus modernes, plus fonctionnels L équipe de Direction et Dominique Bourdejeau, son directeur, dynamisent son action afin de pouvoir continuer sa politique d embauches sur les deux sites, GCAT Décines et Flavien Lunéville. L’accent est mis sur une nouvelle dynamique commerciale. De nouvelles machines plus performantes ont été achetées et une nouvelle orientation vers le développement durable a été prise tant chez GCAT, qui développe toute une gamme de papeterie écologique ou recyclée, que Flavien, qui travaille aujourd’hui, par le biais de son labo recherche et développement, sur une gamme de produit d’hygiène et d’entretien écologique.
Action PASSMO : une révolution des esprits
L’action PASSMO est mise en place dans quatre régions : Bretagne, Ile de France, Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes. Elle couvre vingt-huit départements qui abritent près de 500 ESAT : c’est un vrai bassin de vie et d’emploi qui s’adresse à l’ensemble des ESAT du territoire couvert, qu’ils soient ou non des établissements APAJH. C’est ainsi 36 000 travailleurs en situation de handicap qui sont potentiellement concernés. PASSMO résulte d’un processus interactif qui va sans doute permettre d’améliorer le dispositif existant.
Logique de parcours
Le travail en ESAT, chaque fois que possible, ne doit pas être une fin en soi, mais plutôt une étape vers autre chose. PASSMO cherche à favoriser le passage des travailleurs d’ESAT qui le peuvent et le souhaitent, vers le milieu ordinaire. L’objectif visé est de signer 650 contrats dès 2009, soit tripler le nombre de travailleurs en situation de handicap sortants, et de le multiplier par 5 en 2010.
PASSMO, un « outil clé en main » selon Valérie Létard.
L’action PASSMO est un projet original et intéressant. Il s’articule autour de trois aides financières réparties comme suit :
Aide de l’AGEFIPH : 9000 € / an pour un temps plein, pour aider l’entreprise à rémunérer le travailleur handicapé. Cette aide est reconduite automatiquement pendant trois ans.
Aide de l’Etat : de 2100 € par an, soit 6 300 € pour la totalité du contrat (au prorata de la durée de travail prévue au contrat). Cette aide complémentaire spécifique permet de mettre en place un tutorat de la personne en situation de handicap (maximum trois ans)
Aide à la mise en relation entre les ESAT et les entreprises : l’équipe PASSMO est à la disposition des ESAT pour les aider à prospecter les entreprises et négocier les recrutements.
Contexte de crise économique
L’action PASSMO prend un sens particulier dans le contexte de crise économique que nous traversons. Alors que la tentation pourrait être dans cette période critique de concentrer les efforts sur une part plus petite de la population et de l’activité, nous pensons, et les ministres affirment partager cette position, qu’il est au contraire plus important encore d’être aux côtés des plus démunis.
L’esprit de la loi du 11 février 2005 commande d’accompagner les personnes en situation de handicap dans tous les domaines de la vie. Dans la conjoncture actuelle, nous devons redoubler les efforts.
PASSMO : un laboratoire de mesures
PASSMO permettra aussi d’évaluer la pertinence de certaines dispositions, comme par exemple la reconnaissance automatique de la lourdeur du handicap pour les travailleurs orientés en ESAT et de mettre en adéquation les besoins en places d’ESAT et les projets de créations. Le nombre actuel de places d’ESAT serait en effet satisfaisant si, ajoutées à la création des 4500 places annoncée par Nicolas Sarkozy en juin 2008, les passerelles vers le milieu ordinaire étaient activées (650 places vers le milieu ordinaire).(source Apajh)










