À l’occasion de la Semaine du Handicap de Villeurbanne, l’UNADEV, la ville de Villeurbanne et l’école de stylisme de la Croix-Rousse, organisaient le 10 avril dernier à Villeurbanne un défilé de mode mettant sur le devant de la scène des mannequins amateurs déficients visuels. Parmi les participantes, Anaïs Bézier, une femme au parcours peu ordinaire. Nous avons décidé de vous la présenter.
« Je vis comme tout le monde. Au jour le jour, avec mes bons moments, mes fatigues, mes angoisses et mes rêves ». C’est en toute simplicité qu’Anaïs Bézier, jeune quarantenaire pleine d’ambitions, décrit son quotidien.
Son sourire, son enthousiasme et son dynamisme communicatifs ne laissent en rien imaginer toutes les épreuves qu’elle a dû traverser auparavant. Ce qui compte, c’est qu’elle soit là aujourd’hui, et que, contre toute attente, elle se débrouille aussi bien que n’importe qui d’autre.
Alors que tout allait pour le mieux, c’est à l’âge de 16 ans, en 1992, que les ennuis d’Anaïs commencent. Élève de terminale en préparation du baccalauréat, elle ressent soudainement une fatigue anormale et persistante. Il s’avère qu’elle a une tumeur au cerveau. Son opération se déroule bien. Elle refait une année de terminale qu’elle réussit et débute une formation en école d’ingénieur. Mais voilà que la tumeur réapparaît, plus virulente. Réopérée en 1994, Anaïs garde cette fois-ci des séquelles, notamment des difficultés de communication, de troubles de mémoire, et une atteinte sévère de sa vue – avec un champ visuel réduit et une palette de couleurs diminuée.
« Travailler et gagner ma vie »
Après avoir encaissé cette nouvelle situation, Anaïs décide d’aller de l’avant malgré tout. Elle laisse de côté son école d’ingénieur et intègre une école de kinésithérapie pour élèves non-voyants. De nouveaux problèmes de santé la conduisent finalement à choisir une formation plus simple et plus courte, dans le domaine de l’hydrothérapie. « Les hydrothérapeutes travaillent dans le milieu paramédical, notamment dans des centres de cure, de thalassothérapie et de rééducation, précise-t-elle. Ils touchent à tout ce qui concerne la diététique, le contact avec l’eau, la boue, le bien-être du corps… des techniques naturelles qui permettent parfois aux patients de se passer de médicaments pendant 3 à 6 mois ».
Anaïs obtient son diplôme d’État malgré les difficultés liées à ses problèmes de vue et commence à travailler en 1998 dans une structure de soins. À présent elle évolue au sein d’un centre de rééducation lyonnais, depuis 2001. « C’est un métier complet qui me permet d’être autonome. C’est fatigant et cela me demande beaucoup de concentration mais je suis contente d’être indépendante. C’est vraiment très important pour moi de travailler et gagner ma vie moi-même », explique-t-elle.
Le sport comme moteur
Anaïs est très occupée sur le plan professionnel, mais cela ne l’empêche pas pour autant d’avoir une vie personnelle très remplie. Parmi ses deux grandes passions : le bridge et le sport. Si elle a pratiqué le bridge en compétition pendant plusieurs années, c’est aujourd’hui le sport qui domine ses pensées et la booste au quotidien. « J’ai toujours fait du sport étant enfant, à l’école et avec ma famille : du vélo, du tennis, du ski alpin, de « la voile » et de la natation. J’ai également fait 11 ans de danse classique à l’adolescence », se souvient-elle. Suite à sa seconde opération, il est d’abord devenu difficile pour Anaïs de continuer à pratiquer un sport. « Seule la natation me permettait d’être autonome et je nageais régulièrement, deux à trois fois par semaine ». C’est un peu plus tard, dans le cadre de son travail, qu’elle a fait la connaissance de Thomas Clarion, skieur handisport de haut niveau, malvoyant, et qui était alors stagiaire dans le centre où elle travaillait. « Il m’a parlé du club Handisport Lyonnais et m’a encouragée à venir faire quelques séances de sport. J’ai essayé le cyclisme, puis le ski alpin… c’est cette discipline qui m’a convaincue. J’étais à un moment de ma vie où je n’envisageais pas d’évolution possible au niveau professionnel. J’ai donc changé mon fusil d’épaule et décidé de me lancer à fond dans le sport, d’en faire mon cheval de bataille ! », raconte Anaïs. Cela fait maintenant dix ans qu’elle s’investit corps et âme dans son entraînement quotidien. Elle pratique le ski alpin, le ski de fond et le ski nordique mais aussi d’autres disciplines variées qui lui permettent de travailler sa condition physique, l’endurance, le cardio et la technique. Elle fait ainsi de la randonnée pédestre, de l’athlétisme, de la marche nordique, et a aussi essayé le ski à roulettes, pratique lorsqu’il n’y a pas de neige. Elle est encadrée par différents entraîneurs et s’est déjà entraînée plusieurs fois avec l’équipe de France Handisport.
Pour chaque activité, elle doit impérativement être accompagnée d’un guide (marche nordique, ski de fond…), elle s’organise alors en fonction des disponibilités de chacun. Une chose est sûre : le sport est aujourd’hui son moteur. « Enfant, le sport me permettait d’avoir une activité comme une autre. Lorsque mon handicap est survenu, c’est devenu un défouloir nerveux, une solution pour évacuer mon stress, compenser les difficultés du quotidien et me détendre en me fatiguant physiquement et pas seulement dans la tête. Et c’est surtout une locomotive dans ma vie, tout en étant un bon moyen de me maintenir en bonne forme ».
Pour l’heure, Anaïs aimerait entrer dans l’équipe de France handisport et ambitionne une qualification pour les jeux paralympiques. Elle prévoit d’ores et déjà de faire des compétitions internationales (Allemagne, Norvège, Italie…), en plus des compétitions locales auxquelles elle participe déjà. « Mais ce n’est pas simple, car cela demande beaucoup d’entraînement, sachant que j’ai commencé tard et que je travaille. Il y a aussi la partie financement à assurer, en particulier pour renouveler mon matériel technique et amortir mes déplacements ainsi que ceux de mes guides. Je suis d’ailleurs à la recherche de sponsors ». Actuellement Anaïs utilise donc son salaire pour financer sa pratique sportive. Elle a créé une petite association destinée à recueillir des financements, mais aussi à informer le public sur les différentes épreuves sportives auxquelles elle participe, et à rencontrer de nouveaux guides.
L’élégance malgré tout
En parallèle de toutes ces activités, Anaïs est également membre de l’UNADEV, Union Nationale des Déficients Visuels. C’est dans ce cadre qu’elle a participé, le 10 avril dernier, au défilé de mode organisé à l’occasion de la Semaine du Handicap de Villeurbanne, par l’UNADEV, la ville de Villeurbanne et l’école de stylisme de la Croix-Rousse (voir notre encadré). Elle avait également défilé à Lyon en octobre 2013, lors de la semaine nationale du handicap.
Lorsqu’on la questionne sur son élégance et ses astuces pour rester féminine malgré son handicap, elle répond avec franchise et humour : « Même quand je voyais bien, j’avais déjà beaucoup de mal à faire les boutiques toute seule, j’avais toujours besoin de quelqu’un pour me conseiller dans mes choix ! Aujourd’hui je dois trouver des petits « trucs ». Comme j’ai fait de la danse pendant longtemps, j’ai appris à garder un bon équilibre et une bonne posture, ce qui est resté. Pour le maquillage, c’est secondaire car je travaille en piscine la plupart du temps, mais lorsque je veux me faire belle j’utilise le toucher et ma connaissance de la structure du visage. Quant au choix de mes vêtements, je demande conseil à mon entourage – ma famille et mes amis ».
Pour en savoir plus sur Anaïs Bézier, rendez-vous sur le site internet de l’association Cap Sport :
https://capsport.wordpress.com/tag/anais-bezier/
La mode comme outil de sensibilisation
« Un autre regard » : Tel était le thème du défilé de mode organisé le 10 avril dernier à Villeurbanne, à l’occasion de la Semaine du Handicap de Villeurbanne, par l’UNADEV, la ville de Villeurbanne et l’école de stylisme de la Croix-Rousse. Un événement destiné à mettre sur le devant de la scène des mannequins déficients visuels amateurs dans le but de sensibiliser le public au handicap. Ainsi, ce sont 18 personnes membres de l’UNADEV qui ont défilé, avec des collections mises à disposition par des stylistes lyonnais : Cae, Tramwear, Jagvï, Betty Janis, Sophie Guyot, Parakian, Tramps, Nathalie Chaize et Max Chaoul. Les mannequins d’un jour ont été coachés par Françoise Casile et supervisés par Yves Casile (Société C347), Isabelle Gleize et Christelle Mora (Village des Créateurs).
Fabienne Denis, 55 ans, membre de l’UNADEV, est à l’origine de ce défilé. Témoignage.
Je suis née avec une vision basse qui a diminué de plus en plus jusqu’à devenir invalidante à l’âge de 34 ans. J’ai alors dû quitter mon emploi au sein de l’ADEME. C’est à ce moment-là que je suis entrée à l’UNADEV, dans l’idée de conserver une vie sociale mais avec la volonté de m’investir dans la sensibilisation du grand public : pour faire connaître notre handicap et nos difficultés, montrer qu’on est capables de tout faire dès le moment où nos difficultés sont prises en compte. Dès qu’on nous aide un peu, le handicap n’existe plus.
J’ai toujours aimé la mode, le fait d’être bien habillée, le maquillage… c’est ainsi que j’ai évoqué l’idée d’un défilé auprès des représentants de l’UNADEV à Lyon, et ils ont très bien reçu cette idée. Organiser un défilé de mode avec des mannequins déficients visuels, c’était un véritable pied-de-nez car le public considère souvent que nous sommes très éloignés de la mode ! Mais ce n’est pas le cas, même si prendre soin de notre image est effectivement plus compliqué et nous demande beaucoup d’énergie. Nous avons ouvert les candidatures à tous les membres de l’UNADEV, sans aucun autre critère, qu’ils soient grands, petits, minces, forts, âgés, hommes ou femmes… La seule condition était de bien venir aux répétitions.
Finalement, deux défilés ont été organisés. Un premier en octobre 2013, dans le cadre de la semaine de l’égalité hommes-femmes en Rhône-Alpes, qui a réunit 24 mannequins à l’Hôtel de Région. Le second en avril 2015, à Villeurbanne, avec 18 mannequins qui ont proposé deux spectacles. Un gros travail d’encadrement et de coaching a été réalisé par Françoise Casile, metteur en scène et directeur artistique, qui a complètement compris nos objectifs et nos difficultés. Elle a porté ce défilé, tout comme les bénévoles qui nous ont aidés. Le second défilé, le 10 avril 2015, a été clôturé de manière originale : J’ai eu la chance de faire partie des trois mannequins qui ont porté les robes rouges de Max Chaoul. Étant plus jeune, j’étais chanteuse d’orchestre de bal… du coup Max Chaoul a proposé que nous arrivions toutes les trois sur scène et que j’interprète une chanson a cappella: « Comme un coquelicot », qu’il m’avait entendu fredonner pendant les essayages ! Le public semble avoir apprécié.
Caroline Madeuf









