A Berck, on connaît bien le handicap et chez Carrefour, la Mission handicap existe depuis longtemps déjà. Issue de la volonté de la hiérarchie, c’est un chantier prioritaire qui occupe depuis un peu plus d’un an Bruno Delenclos et Frédéric Boeykens, respectivement responsable de la Mission et responsable de la sécurité dans l’établissement. Rencontre avec un responsable de mission porté par l’enthousiasme.
Que faut-il pour réussir dans votre fonction ?
Il faut être bien entouré, je travaille avec le chef de la sécurité, Frédéric Boeykens, mais aussi avec de nombreux partenaires extérieurs. Le médecin du travail, madame Boivin, s’investit beaucoup et, dans le centre de rééducation de Berck, j’ai fait la rencontre de l’association Comete France qui initie, depuis plus de quinze ans une prise en charge précoce des problématiques sociale et professionnelle des patients hospitalisés dans les centres ou services de Médecine Physique et de Réadaptation. Leurs ergonomes nous aident dans l’adaptation de postes, une assistance qu’ils nous offrent gratuitement, séduits par notre motivation. Par convention, nous sommes magasin d’accueil pour personnes en rééducation motrice. Nous sommes également en lien avec la société Alpha qui propose transport et aide à domicile. C’est très important pour une de nos employés, Gaëlle, qui vit à plus de trois kilomètres de son lieu de travail et l’on étudie actuellement le mode de prise en charge de ce service.
Quel est le taux d’emploi du magasin de Berck ?
Lorsque je suis arrivé, la période n’était pas très favorable à l’emploi. Le taux de 6% ne nous intéresse pas en tant que tel et nous avons surtout travaillé en interne pour faire remonter des dossiers de déclaration de handicap et obtenir le financement d’outils pour améliorer les postes de travail. Néanmoins, nous sommes passés en un an de 1 à 6% ! Le travail en interne a rapidement porté ses fruits et nous avons reçu beaucoup de déclarations. Nous avons également embauché une jeune fille âgée d’une vingtaine d’années, Gaëlle Fleuet. Handicapée moteur, elle est aujourd’hui hôtesse de caisse et d’une moins bonne productivité que ses collègues à son arrivée, elle est passée à une bonne moyenne de la productivité de l’équipe. Cela joue sur l’ambiance de travail et cela constitue une bonne leçon de vie pour tous.
En cas de déclaration par un salarié, comment cela se passe-t-il ?
Les personnes déclarées et reconnues bénéficient d’un suivi. Nous faisons intervenir un ergonome pour réaliser une étude de poste. Comme nous nous sommes aperçus qu’investir dans un siège « lambda » se révélait toujours un échec à court terme, puisque la personne l’abandonnait vite, nous avons fait le choix d’une démarche plus longue. Cela prend effectivement plus de temps mais ce n’est pas grave puisque l’adaptation dure dans le temps. De plus, nous faisons toujours valider le siège qui a été choisi par la personne concernée. D’ailleurs, toutes les adaptations de postes font l’objet d’une validation par les personnes concernées. En ce qui concerne le financement, nous avons trouvé un partenaire sur Calais qui a accepté de travailler avec nous, bien que notre démarche un peu longue décale les règlements. Ce sont des véritables relations de confiance qui se sont instaurées entre nous qui permettent cela. Nous profitons aussi des reconnaissances pour créer de petits événements. Cela montre aux autres salariés que l’on fait ce que l’on dit et cela permet de mettre plus en confiance des personnes qui hésitent encore à se déclarer.
Avez-vous d’autres exemples d’aménagement ?
Une personne qui travaille au rayon textile souffre d’une épaule. Chargée de la mise en rayon des produits, elle travaille avec un chariot adapté et sécurisé par nos soins. Et le pire, c’est que ses collègues essaient toujours de le lui emprunter tant cela a facilité la vie de tout le monde… elle dispose aussi d’un escabeau personnalisé. Je veille tout particulièrement à ce que le responsable de la sécurité supervise que tous ces aménagements se fassent dans l’ordre.
Comment s’est passée l’embauche de la jeune Gaëlle ?
Son premier séjour dans l’entreprise remonte à l’été 2003. Nous recevons beaucoup de stagiaires pour évaluation en milieu de travail. La formation a toujours été dans les habitudes de Carrefour – d’ailleurs, cela permet souvent la détection de profils intéressants – mais Gaëlle nous avait contacté via la plateforme de recrutement de l’enseigne sans signaler son handicap. Elle ne le fera que lorsque je la contacterai pour fixer un entretien et sera même étonnée que je veuille maintenir cet entretien. Je la recevais parce qu’elle avait su me donner envie de passer cet entretien. C’est comme cela qu’a démarré l’aventure… Elle a donc travaillé tout l’été avec nous puis a quitté le magasin en septembre. Un mois plus tard, une opportunité s’est présentée de l’embaucher et elle a commencé à travailler au rythme de dix-huit heures par semaine.
Comment son arrivée a-t-elle été perçue ?
Il y a eu une forte mobilisation autour d’elle. Nous voulons qu’elle avance, elle a un super profil et c’est une battante. Nous l’aidons aussi beaucoup dans sa vie quotidienne car on ne peut pas faire abstraction de ce genre de choses quand on travaille avec les humains. On aiderait n’importe lequel des salariés du magasin… Son arrivée a fait l’objet d’une préparation minutieuse car nous souhaitions qu’elle puisse être le plus autonome possible mais qu’elle puisse disposer de soutien, de sécurisation et d’un encadrement sensible prêt à l’accompagner en pause ou à l’étage. Elle sait qu’elle doit respecter les conditions de sécurité mises en œuvre, et cela, pour sa propre sécurité.
Vous parliez de sensibilisation interne. Comment procédez-vous ?
Nous menons des actions auprès des managers en présentant la Mission handicap, amis aussi auprès des cadres afin qu’ils reconnaissent notre action. Nous sommes tellement passionnés que nous nous lançons parfois dans des actions que le directeur du magasin se voit obligé de « recadrer ». Nous sommes ainsi engagés avec le Centre EREA qui organise des journées avec ses anciens élèves. Bien sûr, Gaëlle est allée témoigner de son expérience et de la manière dont elle a été intégrée. C’est important pour les jeunes élèves de comprendre, à travers le vécu d’anciens, qu’il existe de vraies possibilités de travailler. De chacune de ces sorties, nous revenons « grandis » par l’expérience nouvelle et ça, c’est « génial » ! Je le dis souvent : je suis « à fond dedans » et ce travail me passionne !
Vous semblez avoir un réel plaisir à travailler avec les salariés handicapés ?
C’est extraordinaire de travailler avec des personnes déclarées qui vous ont fait confiance. Quand on est ignorant du handicap, on peut avoir des a priori. Je pense à des personnes dont on trouve qu’elles ont la mémoire courte, oubliant parfois les consignes, ou qu’elles ne veulent pas trop se fatiguer. Ce sont souvent les symptômes de leur handicap et l’on comprend mieux après leur déclaration le pourquoi de la situation que l’on avait remarqué. Ainsi on ne s’étonnera pas qu’une personne diabétique puisse montrer des signes de fatigue en fin de journée. Plutôt que d’avoir des a priori, on ferait mieux dans ces cas-là de chercher à comprendre. Si je sais, je peux en tenir compte, c’est pourquoi je demande aux managers de ne pas juger trop vite leurs employés. Quand on a soi-même changé, on peut faire changer les autres. C’est un plus.
En conclusion ?
Je suis moi-même Berckois et, à Berck, nous sommes habitués à voir le handicap. Mais depuis que je suis à ce poste, j’apprends tous les jours… Je rencontre des jeunes hyper-motivés qui ne trouvent pas de travail. Il est dommage que les responsables soient trop souvent frileux. Il faut des patrons qui s’engagent et qui suivent leur Mission handicap quand il en existe une dans leur entreprise dans notre magasin, nous avons encore beaucoup à faire, mais cela demande aussi beaucoup de temps et il faut assurer le travail quotidien qui est le mien puisque je suis aussi responsable de caisses, du stand financier, de la station service, de l’animation et du sponsoring… C’est passionnant de se sentir utile. C’est motivant et ça fait plaisir. (propos recueillis par Serge Mouraret)










