Laure Thevenot, malentendante, vient de lancer à Nancy OH my coach !, une société qui épaule les entreprises pour l’intégration des travailleurs handicapés. Son objectif ? Associer les techniques du coaching à celles de la formation, du jeu et du clown pour sensibiliser et communiquer autrement sur le handicap dans le monde du travail. Elle nous livre sans concession son expérience, ses objectifs et son point de vue sur la situation de l’emploi des personnes handicapées. Le tout, bien sûr, avec une pointe d’humour.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours professionnel ?
J’ai travaillé 25 ans dans le même laboratoire pharmaceutique où je vendais de la cancérologie. Au passage, j’avais repris des formations dans le cadre d’un Fongecif (Fonds de Gestion des Congés Individuels de Formation), j’avais donc obtenu en 2002 au sein de l’ICN (notre HEC à Nancy) un diplôme supérieur de gestion et commerce et j’avais récidivé entre temps par la formation de coach toujours à l’ICN.
Avez-vous souffert de votre handicap durant vos différentes expériences professionnelles ?
En fait, pendant des années, personne ne s’en est aperçu. Il n’était pas de très bon ton d’en parler il y a 20 ans, je me souviens même d’un médecin du travail, lui-même handicapé, qui m’avait fait remarquer qu’à ma place, il tiendrait la chose secrète.
Bien des années plus tard, le vent avait un peu changé, j’avais demandé la RQTH (NDLR. reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé) et puisque j’étais la seule handicapée de l’entreprise, j’avais sollicité celle-ci pour m’aider dans la prise en charge d’une partie des prothèses. Je me suis faite éconduire. Quelques mois plus tard, je reçois un document annonçant que la société se positionnait face au handicap et qu’il collectait les bouchons : 20 000 bouchons collectés… Je n’ai pas pu m’empêcher de réagir en expliquant qu’à cinq grammes du bouchon et le produit étant valorisé à 50 euros la tonne, ils avaient travaillé pour un total de 5 euros…et qu’il y avait autre chose à faire.
Résultat, j’ai eu un avertissement ! Ce qui me semblait dommage, c’était de mettre autant d’énergie dans un projet si peu efficace, je pensais qu’on pouvait mieux faire et c’est ce que je tente de montrer avec OH my coach !
Comment avez-vous eu l’idée de lancer votre entreprise ?
J’ai été licenciée en juillet 2009. La formation à l’école de coaching m’avait au moins appris à tirer parti d’une telle opportunité. J’en ai donc profité pour rebondir et réaliser ce qui me tenais à cœur depuis longtemps : faire avancer le handicap dans l’entreprise, avec les outils qui étaient les miens.
OH my coach ! est une société qui accompagne le handicap dans l’entreprise. Elle est née de la rencontre de coachs issus de l’école de coaching ICN qui avaient tous un point commun : une sensibilité, une compétence, une expérience, voire une expertise dans le handicap et qui avaient envie de travailler ensemble.
Pouvez-vous nous décrire le concept et l’esprit d’OH my coach ! ?
Pour parler de l’esprit d’OH my coach !, il faut revenir aux origines du clown. Le clown est né à la fin du 18e siècle en Angleterre parmi ces familles de circassiens où se trouvait toujours un artiste trop vieux ou trop abimé pour faire son numéro. Le cirque ne les laissait pas tomber mais les intégrait à la vie et ils devenaient garçons de piste, construisaient le chapiteau, nourrissaient les fauves et installaient la piste. Or l’histoire dit qu’un soir, l’un d’entre ceux se prit les pieds dans le tapis et s’étala de tout son long, ce qui fit beaucoup rire le public. Les premiers numéros de clowns étaient nés. Et en 10 ans, ce déchu, cet handicapé, ce clown devenait la figure de proue des cirques de l’époque. Le clown est un handicapé qui a tiré parti de son handicap pour en faire sa force. C’est notre figure de proue désormais à OH my coach !
De fait, notre charte interne s’inscrit dans les valeurs du cirque.
Quel est votre but ?
L’objectif d’OH my coach! est de valoriser et de favoriser la place du handicap dans la société et plus particulièrement dans l’entreprise.
L’approche d’OH my coach! s’inscrit dans la responsabilité sociale des entreprises et aborde la question de l’emploi des travailleurs handicapés sous un nouvel angle : celui de la différence. Grâce aux techniques du clown, du coaching et du jeu, OH my coach! accompagne l’entreprise dans l’acceptation de la différence, dans la lutte contre les peurs, dans la prévention plutôt que dans la guérison.
Nos valeurs sont celles du cirque :
– le travail (formation continue)
– la rigueur (professionnalisme, engagement, respect des délais et réactivité)
– l’équipe (partage d’expériences, formation de chacun)
– le respect de l’individu (dans son identité et ses aspirations)
– la solidarité (aide et soutien de chacun)
Ces valeurs sont mises au service de l’avancée du handicap dans l’entreprise.
Pour le concept, il associe les techniques traditionnelles : coaching de la personne handicapée, du manager, de l’équipe, bilans de compétence, bilans de maintien dans l’emploi à d’autres plus originales : ceux du Jeu, du théâtre et du clown.
La possibilité d’aborder le handicap par le Jeu permet tout d’abord de dédramatiser le handicap et de l’amadouer. Savez-vous que certaines personnes sont incapables de s’installer dans un fauteuil roulant ?
Nous, nous leur proposons non seulement de s’y assoir mais de gagner la course de vitesse en fauteuil par exemple. De fait, le groupe apprivoise le handicap, s’y essaie et trouve des alternatives pour le contourner !
Le jeu est un moyen d’apprentissage très puissant. Rien de tel que le jeu pour laisser ses peurs au vestiaire, rien de tel que de le vivre pour comprendre la situation du handicap dans sa vie quotidienne, et rien de tel que de s’être essayé à chercher des alternatives pour contourner ce handicap pour devenir un excellent tuteur.
Comment s’organise votre entreprise ?
C’est moi le porteur de projet, je crée donc une SASU (Société par Actions Simplifiée Unipersonnelle) et au titre de la création d’entreprise par un travailleur handicapé, j’ai pu bénéficier d’un accompagnement à la création et, c’est en cours, d’un subventionnement par l’Agefiph.
J’ai aussi découvert un bout de loi peu connu qui permet aux entreprises qui ne réalisent pas leur OETH (Obligation d’emploi des travailleurs handicapés) de donner un coup de pouce direct, à des créateurs d’entreprise en situation de handicap.
Une alternative utile, mesurable, redoutablement efficace au versement d’une partie de leur contribution Agefiph. Par exemple, notre graphiste travaille actuellement sur un ordinateur qui s’apparente plus à une voiture à pédales qu’à un moteur turbo…La loi permet à une entreprise de déduire directement la facture d’un nouvel ordinateur qu’elle mettra à notre disposition de ses contributions (à la hauteur de 10%). C’est pour cela que je rencontre actuellement des DRH et chefs d’entreprise pour les sensibiliser à cette action directe.
Combien de salariés comporte votre société ?
Il n’y a pas de salarié, nous travaillons en satellite autour d’OH my coach !
Mais nous sommes en train de mettre en place une « formation au bilan de compétences handicap » par notre spécialiste Sophie, qui sera suivie par des rencontres régulières de supervision handicap de tous les consultants afin de traiter régulièrement des problèmes que nous rencontrons dans notre pratique quotidienne.
Quels types de prestations proposez-vous et sur quel secteur ?
Nous proposons des classiques :
- coaching du TH, de son équipe, de son manager,
- bilan de compétences, bilan d’orientation professionnelle pour les TH,
- diagnostic handicap pour les entreprises,
- de l’accompagnement à l’embauche de personnes handicapées,
- des formations d’une journée de sensibilisation à l’accueil d’une personne handicapée dans une équipe.
Et des moins classiques :
- Et puis des jeux : comme my JO par exemple, un Jeu de sensibilisation au handicap en équipes.
- La conférence clownesque
- Le spectacle Embarquez-les
Pour l’instant, ces prestations sont proposées sur le grand Est et Paris, mais nous pouvons essaimer ailleurs par la suite.
Qu’est-ce qu’une conférence clownesque ?
C’est une option de sensibilisation au handicap dans l’entreprise, elle soulève avec humour de vraies questions : pourquoi avons-nous tous du mal avec le handicap et pourquoi nous fait-il peur ? C’est ensuite le clown qui intervient par moment pour prendre la parole, démontrer, par exemple, que quand on ne peut plus être sur une logique de performance, on peut être sur une logique d’engagement. Et un clown qui s’engage, ça bouge !
La nôtre est composée de deux parties :
- La première est une histoire du handicap à travers les sociétés et elle se vit réellement comme une histoire qui nous promène du Lévitique (le troisième livre de Moïse) en passant par l’Afrique et la haute société anglaise. On y comprend mieux pourquoi le handicap a toujours été synonyme d’exclusion.
- La seconde fait intervenir le clown, il n’est pas ici porteur d’un message, il est le message : on peut être déchu, cassé, entendre tout de travers, marcher sur des roulettes et réussir dans son métier, dans sa vie, y exceller et apporter aux autres !
Parlez-nous du spectacle Embarquez-les ! De quoi parle-t-il ?
Ce spectacle est en cours d’élaboration. Son but est de donner envie aux entreprises d’embarquer des personnes handicapées. Nous sommes deux comédiens : Jean Valéry Artaux et moi.
Que gagne-t-on à aborder le handicap avec humour ?
D’abord à sortir des stéréotypes et de la compassion : le handicap est un état de fait qui touchera tout un chacun à diverses étapes de sa vie. En cela, il nous est commun à tous, il fait partie de notre humanité.
L’aborder avec humour permet déjà de le dédramatiser et quand on rit de quelque chose, c’est qu’il a désormais une place à vos côtés. Pour le handicap qui a longtemps rimé avec d’exclusion, trouver une place au côté de chacun, c’est tout simplement trouver sa vraie place.
Quel est votre vision de la situation de l’emploi des personnes en situation de handicap aujourd’hui ?
Il y a eu beaucoup d’avancées, les lois récentes dont celle de 2005 (car cette dernière est plus qu’incitative), ont fait avancer les choses. La gestion du handicap fait maintenant partie des obligations des entreprises. Je rencontre des DRH impliqués qui prennent la chose très au sérieux, l’Agefiph a aussi mis en route des moyens pour aider les entreprises qui n’ont pas la taille ou le temps d’avoir une mission handicap, de gérer au plus près cette obligation.
Je pense que ce qui fait vraiment avancer le handicap dans la société, c’est qu’il soit présent partout et bien accompagné, dès l’école. Le fait de grandir ensemble fait percevoir la différence comme naturelle. En ce sens, tout ce qui permet au handicap de prendre un peu plus de place dans la société est une pierre supplémentaire à l’édifice.
J’aime bien raconter l’histoire du colibri, une vieille légende amérindienne. Un feu terrible a envahi la prairie et tous les animaux fuient devant le désastre. À un moment, le tatou s’arrête et contemple de loin le brasier. Soudain, il repère un minuscule colibri qui fait des allers- retours entre le feu et la rivière et qui, chaque fois qu’il passe au-dessus du feu, crache une minuscule goutte d’eau qu’il garde dans son bec. Alors, il lui crie : « colibri, colibri, tu es fou, tu penses que c’est en jetant une goutte d’eau que tu vas éteindre le feu ? » Et le colibri lui répond : « non, mais je fais ma part ». Faire avancer le handicap dans l’entreprise, c’est faire comme le colibri.
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